Introduction
Notre siècle est celui du corps. Son intimité s’expose aux détours des rues, des plages, des pages, des écrans. Son intérieur se visite : la médecine le scrute et l’ausculte du dedans, en trois dimensions. Elle recule les frontières de ses possibles, faisant du biologique la principale voie du progrès. L’impératif de santé condamne chaque individu à faire de son corps sa principale préoccupation. L’impératif de bien-être, a cédé aux sensations physiques l’exclusivité du plaisir, voire du bonheur. Longtemps méprisé, bout de matière périssable et animale sujette aux passions, puis réconcilié à l’esprit, le corps semble reprendre son indépendance, et surpasser son ancien maître. Or ce corps est d’abord féminin. Il l’est par essence : la femme, éternellement renvoyée à la nature, est le corps. Elle est cet organisme qui procrée, ce physique qui s’érotise toujours davantage, cette apparence que l’on pare ou que l’on dévoile. Son corps a toujours été un enjeu. Longtemps il ne lui a appartenu ni matériellement ni symboliquement. Il l’est plus encore aujourd’hui, vue l’importance qu’il a acquise. Sa maîtrise est la clef de tout, celle du corps féminin est déterminante. La médecine du futur est reproductrice, le ventre des femmes lui fournit les ovules du clonage thérapeutique, celui des mères porteuses une alternative possible pour ceux qui en ont les moyens. L’apparence féminine est au coeur d’un système économique et symbolique florissant. Montrer le corps féminin reste la première stratégie publicitaire, modifier ou parer sa chair, le centre de marchés lucratifs. L’apparence de la femme fait vendre. Elle est toujours connotée, de façon positive ou négative. La femme et son corps, au-delà de tout, sont responsables de la beauté du monde. Plus que jamais et partout exposée, elle est l’ornement de la terre. Si grâce à leur maîtrise de la reproduction les femmes ont lentement réussi à se réapproprier leur « corps organe » – du moins dans les sociétés développées et pour l’instant – elles n’ont pas encore réussi à se réapproprier leur apparence. L’image omniprésente de leur corps contredit le lent mouvement de leur libération, en enfermant les femmes dans un registre dans lequel elles ont toujours été cantonnées. Au coeur de la définition sociale de l’être féminin, l’apparence physique des femmes et leur beauté sont des pierres angulaires de leur condition. Or notre siècle est aussi celui des apparences. Sociologues et psychologues ont depuis longtemps montré que l’individu agissait moins en fonction de la réalité que de ses représentations. Filtrée par les cultures, les groupes d’appartenance, les histoires personnelles et les caractères, la réalité en soi n’existe pas. Du moins n’oriente-t-elle pas directement les conduites des êtres humains. L’action se construit à partir des représentations. Celui à qui appartient le pouvoir des apparences, des représentations, possède donc la capacité d’orienter l’action. A l’ère de la surmédiatisation, du storytelling, la bataille est rangée, et internationale. Quelles sont les apparences de l’apparence, les représentations du corps féminin qui modèlent les comportements ? Quelles relations les femmes entretiennentelles avec leur propre apparence ? Les femmes s’approprient-elles les critères de cette beauté dont on les rend responsables ? Pour répondre à ces questions, la parole est souvent donnée aux mêmes. Alors qu’il est au coeur d’enjeux fondamentaux, notamment pour les femmes, le sujet est encore jugé futile. Le micro est donc tendu aux mass media qui diffusent une vulgate que tout le monde prend pour vérité : les femmes se feraient le vecteur fidèle de l’obsession du siècle pour le corps. Névrosées de l’apparence, complexées, elles seraient assujetties aux diktats de beauté de ces mêmes médias sensés les représenter, qui les plaignent d’un côté et aiment se croire au coeur de l’édiction des normes, de l’autre. Il est temps de donner la parole directement aux femmes et d’envisager le sujet de leur apparence physique avec le sérieux qu’il mérite. Cet ouvrage propose donc un point de vue entièrement féminin sur l’apparence physique, et une approche psychosociologique à 360° : quelle est pour les femmes la définition de la beauté physique, cette beauté mondiale existe-t-elle pour elles ? Quel regard portent-elles sur leur propre apparence, quels rôles, satisfaction, avantages ou inconvénients et quelle importance le sujet requiert-il dans leur vie ? Une étude exploratoire autour du monde via cinq pays développés (la France en Europe, Le Japon en Asie, la Nouvelle Zélande en Océanie, l’Argentine en Amérique du sud, les Etats-Unis en Amérique du nord) a permis d’aller à leur rencontre, chez elles. Soixante femmes ont été longuement interrogées et écoutées. Leur discours éclaire l’actualité de la recherche et les ouvrages qui ont fait date sur le sujet. Puisqu’au coeur des motivations et des comportements des individus se nichent les représentations de la réalité, ce sont ces visions du monde et d’elles-mêmes que nous sommes allés chercher, avec cette idée en tête, ce fil rouge, la volonté de savoir si leur corps et son apparence ont vraiment pris le dessus.
« Le corps est au centre de toute relation de pouvoir. Mais le corps des femmes l’est de manière immédiate et spécifique. Leur apparence, leur beauté, leurs formes, leurs gestes, leur façon de marcher, de regarder, de parler et de rire (provoquant, le rire ne sied pas aux femmes, on les préfère en larmes) font l’objet d’un perpétuel soupçon »
Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire.
Chère Sophie,
Félicitation !
Au delà de n’importe quel commentaire d’ordre rationnel j’ai pris beaucoup de plaisir à lire cet ouvrage passionnant que j’ai dévoré en quelques jours et que je relirai volontiers.
A travers les nombreux témoignages et l’analyse que tu en as faite, j’ai appris beaucoup de choses notamment sur les critères de beauté universels et ceux plus spécifiques à chacune des cultures évoquées, sur la perception que les individus ont d’eux mêmes et l’origine de cette dernière etc…
Ton analyse est tout à fait complète et pertinente, on dirait que tout a été passé au crible.
Il est très plaisant de découvrir qu’au delà des critères esthétiques communs ou propres à chaque culture, la personnalité de l’individu exerce une réelle influence sur la perception de la beauté.
Je recommanderai à toutes les femmes de lire ce livre cela ne pourra que leur faire du bien.
Merci beaucoup Annabelle, n’hésites pas à me faire parvenir ton propre témoignage si tu le souhaites, sous ton nom, ou sous un pseudo
@bientôt